Sarah Heynssens 20/10/2016

 

Intro

De 2010 à 2012 j’ai travaillé pour le CEGESOMA afin d’entamer une recherche sur la question du déplacement des enfants metis de l’institution de Save vers la Belgique au moment de l’indépendance du Ruanda-Urundi. L’objectif général de cette recherche était de reconstruire les conditions dans lesquelles ce déplacement s’est produit: combien d’enfants étaient déplacés, pourquoi, par qui et quand ? Dans le cadre de cette recherche j’ai pu identifier et localiser les sources concernant les enfants de Save auprès des différents centres d’archives. Je compte donc aujourd’hui vous parler de ces archives : quien étaient les producteurs, où sont elles actuellement conservées et quelles en sont les modalités d’accès? Mais afin de contextualiser cette intervention, je souhaiterais commencer par une brève introduction dans l’histoire des enfants de Save…

Save

En 1926 la congrégation des Soeurs Blanches d’Afrique est désignée par l’Etat belge pour assurer la direction de l’institut de Save chargé de recueillir les enfants abandonnées du territoire sous mandat du Ruanda-Urundi. Pendant plusieurs décennies des centaines d’enfants africains et metis seront placés à Save. Les enfants metis n’étaient pas tous à proprement parler ‘abandonnés’, c’est-à-dire que dans les cas où le père Européen ne reconnaissait pas son enfant et ne subvenait pas à son éducation, l’Etat colonial considérait l’enfant comme abandonné et ce même si la maman Africaine s’occupait bien de l’enfant.  Dans de tels cas, les agents coloniaux étaient poussés à convaincre les mères de placer leurs enfant sous la tutelle de l’Etat et de confier l’enfant à une institution pour enfant metis dans laquelle ils recevraient une éducation “convenable”.

Certaines mères étaient satisfaites de cette solution : elles ne savaient pas que faire d’un enfant metis qui n’avait pas de place dans le lignage familial, d’autres étaient soulagées d’avoir une bouche en moins à nourrir. La plupart des mères par contre se sont senties obligées de laisser partir leur enfant dans un internat qui était souvent très loin, et duquel l’enfant n’avait pas le droit de retourner à la maison, même pendant les vacances scolaires. Ces mamans n’avaient malheureusement pas grand-chose à dire dans un monde colonial dominé par des hommes blancs.

Dans les années 1950, la direction de l’institution d’enfants metis de Save tombe dans les mains de Sœur Lutgardis qui se retrouve responsable pour une centaine d’enfants abandonnés de fait, c’est-à-dire : abandonnés par leur père Européen, isolés à Save, éloignés physiquement et souvent aussi émotionnellement de leurs mères et de leurs familles Africaines. Au moment où l’on commence à parler de l'Indépendance, Sœur Lutgardis craint pour le futur de ces enfants. En effet, l’existence de l’institution dépendait des subventions accordées par l’état, or sans ce soutien l’institution ne pourrait compter que sur ces propres moyens financiers, insuffisants pour entretenir autant d’enfants.

C’est pour cette raison et parce qu’elle craint que les enfants metis n’ont pas une place dans la société africain qu’à partir de 1956 Soeur Lutgardis entame des démarches auprès des autorités coloniales, des pères Européens et des autorités traditionnelles Rwandaises pour planifier l’évacuation des enfants vers la Belgique. En 1958, elle reçoit une aide inattendue: le Père Delooz, le représentant du Ruandafonds des classes moyennes flamandes (CMBV) qui, lors d’un détour pendant un voyage d’étude au Ruanda-Urundi, était passé par l’institution de Save, se fait le porte-voix de Soeur Lutgardis en Belgique et plaide dans la presse pour son initiative d’évacuation. Plus tard, le Père Delooz et le Ruandafonds seront rejoint par l’Association pour la protection des mulâtres (APPM) et l’œuvre d’adoption de Thérèse Wante, qui soutiendront eux aussi l’initiative de Soeur Lutgardis et ils procéderont alors à l’évacuation d’une dizaine d’enfants. Ce n’est qu’après ces premiers transferts que les autorités coloniales apporteront leur coopération au moyen d’une aide financière pour l'évacuation par avion des enfants. Avant-cela ils ne se préoccupent que de la délivrance des passeports de voyage et de la prise de contact avec les mamans pour que celles-ci donnent leur accord pour le transfert de leur enfant vers la Belgique (cf. document de Charles Geradin).

Une fois en Belgique, les associations charitables que nous avons citées prennent en charge l’accueil des enfants. Ils les placent dans des familles d'accueil ou dans des internats et institutions. Les contacts avec les mamans, bien qu’il ne soient pas strictement interdits, restent limités au minimum et on décourage les enfants à entretenir des liens avec leur famille africaine. Beaucoup d’enfants se croient effectivement abandonnés et les familles d'accueil sont bien souvent étonnées d’apprendre l’existence d’une maman biologique souhaitant des nouvelles d’un enfant que eux croyait abandonné. Du coup, beaucoup d’enfant metis, aujourd’hui des adultes, on perdu tout trace de leur famille biologique.

Pourtant, il est possible de retrouver des informations concernant sa famille dans les archives suivants.

sources

archives gouvernementales

Un premier source très importante concernant les enfants metis de Save se trouve dans les archives dites Africaines, notamment les archives du gouvernement colonial actuellement conservées aux archives du Ministère des Affaires Étrangères et en cours de transfert vers les archives générale du Royaume.  Comme Assumani Budagwa l’a déjà expliqué dans son intervention, l'État colonial menait une politique spécifique concernant les personnes metis et il est possible d’en retrouver la trace au sein de ses archives. Le fonds comporte deux séries qui nous intéressent particulièrement: d’une part, les dossiers généraux concernant cette politique relative aux metis; d’autre part, les dossiers individuels concernant les personnes metis. La consultation des ces archives est soumise à la loi sur les archives publiques et fixe le délai de consultation à 30 ans. Néanmoins cette consultation est limitée en pratique par l’application de la loi sur la protection de la vie privée du 8 décembre 1992 et par l’absence d’inventaires ou d’autres instruments de recherche.

En tant que chercheuse, j’ai pu consulter les quelques dossiers généraux déjà accessibles. ll existe par ailleurs encore une grande partie non-classée de ce fonds concernant la politique coloniale et ses implications pratiques à l’égard des personnesmetis. L’absence de classement et d’inventorisation, et le fait que certaines parties du fonds soient “classifiées” rendent impossible son utilisation par les chercheurs. Cela veut dire que nous avonsactuellement une image partielle de la situation dans les territoires coloniaux.

Les dossiers individuels sont accessibles pour les gens directement impliqués mais l'accès est restreint pour des chercheurs extérieurs pour raisons de protection de la vie privée. Pour les chercheurs le seul moyen de consulter ces archives est de demander une autorisation spéciale auprès de la Commission pour la Protection de la Vie Privée, comme ce fut le cas dans le cadre du projet “enfants de Save” initiée par le CEGESOMA.  Ils s’agit d’une série qui rassemble tous les dossiers des enfants metis nés dans le territoire sous mandat Ruanda-Urundi. Cette autorisation m’aura donc permis d’établir une liste de tous les metis recensés par l’Etat au Ruanda-Urundi. Cette liste, que j’ai communiqué aux archivistes des Archives africaines, peut faire office de point de départ pour des personnes à la recherche de leur histoire personnelle. Les dossiers individuels contiennent de l’information concernant les parents de l’enfant, indiquent si oui ou non le père présumé avait légalement reconnu son enfant, si l’enfant était abandonné ou s’il était élevé par les parents, etc.. Dans certains dossiers se retrouvent aussi des document de ‘recherche de paternité’ car l'État essayait de créer un lien légal entre les pères présumés et les enfants. Les enfants pour lesquels l’Etat ne réussissait pas à établir ce lien, ce qui forme la grande majorité des cas, étaient considérées comme ‘indigènes’. Ceux qui étaient reconnus par leur père Européen obtenaient le même statut que celui-ci.

Les dossiers sont, grâce aux listes de noms faites pendant le projet de recherche du CEGESOMA, accessibles pour les personnes nées au Ruanda-Urundi, et parfois dans la région Kivu. J’ai appris très récemment que des dossiers similaires existent concernant les enfants metis du Congo Belge. Malheureusement, ces dossiers sont dispersé parmi différents fonds régionauxou dossiers thématiques.  Actuellement, il n’existe pas de liste des noms, ni des inventaire qui rendent ces dossiers accessibles, ce qui implique que les metis nés au Congo n’ont pour le moment aucune possibilité d’avoir accès à leurs dossiers.

Archives ‘privées’

A côté des archives gouvernementales, il y a aussi des archives créées par les différentes organisations privées qui étaient impliquées dans l’évacuation et ensuite responsables pour le placement et le suivi des enfant une fois en Belgique. Les organisations le plus notables de ce point de vue sont L’Association Pour la Protection des Mulâtres, le Ruandafonds du Christelijke Middenstand en Burgervrouwen, les Semeurs de Joie du Père Delooz et l’Oeuvre d’adoption de Thérèse Wante.

Etant donné qu’il s’agit d’institutions privées et non publiques,  la décision de donner accès aux chercheurs à leurs archives leur appartient. Par contre, toutes ces organisations ont donné accès aux personnes directement concernées afin qu’ils puissent consulter leurs dossiers individuels.

Le Musée Royal d’Afrique Centrale (MRAC) conserve les archives de l’asbl APPM, une association dont la vocation était de procurer de l’aide aux metis qui venaient en Belgique. Il s’agissait d’une asbl formée par des anciens coloniaux, favorables à l’arrivée des personnes metis en Belgique. Cette organisation a constitué une dossier individuel pour chaque personne qui la contactait et souhaitait bénéficier d’aide financière, juridique ou d’autres formes de soutien. Les archives de l’APPM ne se limitent donc pas aux metis du Ruanda-Urundi ou de Save mais contiennent aussi des dossiers concernant les personnes metis du Congo et des autres pays d’Afrique. Pour les enfants de Save, il s’agit principalement de documents concernant la période après 1960. Ces dossiers sont accessibles aux personnes directement impliquées. Le contenu des dossiers individuels traite notamment du placement dans les familles d'accueil, des aides financières accordées, parfois des contacts avec la famille en Afrique, etc.

Le KADOC conserve les archives du Ruandafonds, une organisation né dans le giron du CMBV (Christelijke Middenstands en Burgervrouwen), aujourd’hui connue sous le nom de Markant. A l’origine le Ruandafonds a été créé pour subventionner des séjours d’éducation pour les jeunes Africaines en Belgique. Ce fonds comporte une série de dossiers individuels qui contiennent également des informations concernant le placement dans les familles d’accueil, les contacts entre le Ruandafonds et le APPM, etc. Ces dossiers sont accessibles aux personnes directement impliquées mais ne le sont pas pour les chercheurs pour des raisons de respect de la vie privée.

Après avoir quitté le Ruandafonds, le Père Delooz a fondé une asbl intitulé les Semeurs de Joie. Il s’agit d’une organisation d’adoption qui s’est surtout préoccupée des adoptions d’enfants venus d’Inde. Soeur Lutgardis, l’ancienne directrice de Save, a travaillé pour cette organisation après son retour d’Afrique. Pour cette raison, les archives des Semeurs de Joie contiennent les archives concernant l’institution de Save. Ces archives ont désormais été intégralement versées au service Adoption de Kind en Gezin ou elles sont consultables par les personnes directement impliquées. Ces archives se composent de dossiers individuels mais aussi d’un fonds produit par l’institution de Save, recelant des informations concernant les contacts de l’institution avec les autorités coloniales et avec les pères et les mères naturels des enfants, concernant les programmes de cours de l’institutions, concernant le déplacement vers la Belgique des enfants, et plus généralement concernant l’histoire et le fonctionnement de “l’institut pour enfants mulâtres de Save”.

La dernière organisation impliquée est l’Oeuvre d’Adoption de Thérèse Wante. Malheureusement cette organisation n’a pas conservé les dossiers concernant les enfants de Save. Cependant des personnes qui ont été placées par l’Oeuvre d’adoption peuvent contacter l’organisation pour obtenir des informations supplémentaires, lorsqu’elles existent.

Depuis l’année passée il existe une coöperation entre ces services d’archives et les services d’adoption de Kind en Gezin du côté Flamand et le service de la Direction de l’Adoption pour la Communauté Wallonie-Bruxelles. Chaque personne déplacée depuis Save ou le Ruanda-Urundi qui est à la recherche de ses archives personnelles peut donc contacter l’un de ces deux services selon son rôle linguistique pour y formuler une demande de consultation des archives qui la concerne.  Ensuite, le service prendra contact avec les différents services d’archives et rassemblera tous les dossiers, puis invitera la personne à consulter l’ensemble des dossiers à son nom. Du côté Flamand, ce service est accompagné par un service de soutien psychologique pour les gens qui le souhaitent. Ce service n’est actuellement pas encore disponible du côté francophone.

La pièce du puzzle qui manque encore concernant les enfants de Save, c’est celle des archives des Soeurs Blanches, qui sont conservées à Rome. Jusqu’à présent plusieurs chercheurs ont essayé d’y accéder sans succès et je passe la parole à Ginette Vagenheim pour parler des démarches qu’elles a entreprise en ce sens.