Audition 24/05 Acceuil Louis Michel

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La Problématique des métis issus de la colonisation belge en Afrique
Mardi 25 avril 2017
Sénat - 13h50
Message d’introduction en tant que Président d’honneur (10 minutes)

Votre Altesse Royale (= Princesse Esmeralda), Madame la Présidente du Sénat, Monsieur le Président de l’Association Métis de Belgique (AMB), Excellences, Messieurs les Ambassadeurs,
Monseigneur l’Evêque d’Anvers, Mesdames, Messieurs les parlementaires,


Mesdames, Messieurs,
Chers Amis,


Il est bon de se souvenir. Le pardon n'est pas l'oubli.

C’est avec émotion que je prends la parole pour mettre en lumière cette part sombre de
la colonisation belge, ce pan volontairement méconnu, méticuleusement orchestré de la
politique coloniale à l’égard des métis, qui a déchiré des familles, brisé des destins,
réduit à néant des espérances, marqué des vies.
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Je remercie très sincèrement la Présidente du Sénat, Mme Christine Defraigne qui a
permis de nous réunir pour faire toute la lumière sur ces cruelles réalités, sur cette
problématique méconnue, sensible et douloureuse.
Je remercie également le Président de l’Association Métis de Belgique et son
Conseiller spécial qui ont réalisé toutes les démarches utiles pour lancer ce débat dans
les enceintes parlementaires.

Mesdames, Messieurs,
Chers amis,
Des abominations, il y en a eu de tout temps. La « ségrégation ciblée dont les
métis ont été victimes sous l’administration coloniale du Congo Belge et du Ruanda-Urundi jusqu’en 1962, ainsi que la politique d’adoptions forcées y conséquente » en est une.
Je tiens à vous exprimer tout mon soutien à l’occasion de cette journée que l’on pourrait
qualifier journée de la mémoire, de journée du souvenir, de ce passé innommable que
l’histoire a marqué à tout jamais, comme une blessure toujours béante, dont la
douleur jamais apaisée revient régulièrement avec la même intensité. Il en
va de notre devoir individuel, en tant qu'homme, de notre devoir collectif en tant
que peuple.
Rien ne pourra estomper les erreurs de l'histoire de l'humanité. Rien ne pourra
jamais tout-à-fait effacer la souffrance

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absolue, inguérissable qui jaillit des replis les plus odieux de la nature humaine.
Nous devons affronter cette réalité. Nous devons nous interroger sur les raisons
profondes de cette politique inhumaine. Nous devons réparer autant que faire se peut
les erreurs du passé. Nous ne pouvons pas laisser certains vécus en errance, niant toute
reconnaissance institutionnelle. Parce qu'arracher un enfant à sa mère, ce
n'est pas un acte ordinaire ; parce que placer un enfant dans des orphelinats, alors qu’il a
encore une mère et un père est un acte criminel, parce qu’évacuer ces enfants « du
pêché » vers la Belgique, avec un simple laisser-passez, en vue de les mettre sous
tutelle, de les placer dans des institutions, des familles d’accueil ou encore de les faire
adopter, est un acte abjecte. C'est la négation d'un peuple. C’est prendre
délibérément parti pour une cause aussi irrationnelle qu’absurde, une cause
insoutenable au regard des valeurs universelles. Une cause qui est allée puiser
sa source dans les tréfonds d'une abomination totale, suggérée avec perfidie
par une bande de lâches, d’hommes bornés, niant tout statut juridique au Métis, lui
volant son identité, sa nationalité, ses racines, sa famille, le perdant dans une
identité sans nom, dans une existence sans passé. L’histoire de l’humanité, c’est
l’histoire des métissages !


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Cette conférence d’aujourd’hui est une communion d’une intense humanité ; c’est
un exutoire de la détresse de nombre d’entre vous, c’est enfin la reconnaissance et le
partage de cette tragédie vécue, de ces souffrance, de ces blessures et de ces peurs.
C’est aussi contribuer à l’apaisement, à la réconciliation et au dépassement.
La recherche de justice, l’enseignement de vérité, le pardon, la réconciliation et le
devoir de mémoire se rejoignent.
Nous ne pouvons rendre hommage à cette génération sacrifiée, aux victimes des
adoptions forcées, si nous n’osons aller audelà du discours de circonstance.
Il nous faut assumer un discours de vérité, un devoir de lucidité car l’indifférence
comme la lâcheté est toujours complice du meurtre.
Il nous faut assumer jusqu’au bout l’immense responsabilité que nous portons
au nom d’une « société » de l’époque trop souvent repliée avec arrogance sur ses
dogmes, ses préjugés, ses certitudes, ses tabous, ses double standards, ses calculs.
Une société dont nous devons nous sentir comptables.
Sans la reconnaissance des injustices et des erreurs du passé, il ne peut y avoir de base
prometteuse pour le futur.
Je ne peux que me réjouir de la façon dont l’ensemble des Parlementaires bruxellois
francophones a tourné la page de ce passé pour forger le début d’une relation saine en
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adoptant à l’unanimité et en « urgence » une proposition de résolution concernant « la
ségrégation ciblée à l’encontre des métis issus de la colonisation belge… ». Cette
résolution, je m’y engage, sera relayée au niveau fédéral. Je m’engage à intervenir
auprès du gouvernement fédéral également pour vous aider à avoir accès plus
facilement aux archives de l’histoire coloniale des Affaires étrangères, pour les
enjoindre à faciliter les retrouvailles, et pour prendre des mesures pour résoudre dès que
possible les problèmes subsistants que vous rencontrez encore en tant que Métis.
La Belgique doit assumer la responsabilité morale qui est la sienne dans ce drame issu
de la colonisation.
Nous ne pouvons ignorer ou nier les manquements de nos autorités. Nous
sommes éthiquement tenus à ce travail de mémoire et de conscientisation.
La Belgique, le Congo, le Rwanda et le Burundi ont une histoire partagée. Nous
devons relire notre histoire de manière objective et juste. C’était, à nos yeux, ouvrir
la voie à une réunification du coeur et de l’esprit de tous.
Mesdames, Messieurs,
« La mémoire est un lien vécu au présent éternel » comme le dit Pierre Nora
La conscience et la mémoire, c’est ce qui seul peut nous aider justement à rendre
justice à tous nos frères et soeurs de l’ombre et à nous libérer de nous-mêmes.
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« En jetant les bases du « devoir de mémoire » et de la transmission de la
connaissance des souffrances du passées, en rompant le « terrible silence de
l’indifférence de l’homme pour l’homme », nous redonnons une identité et une dignité à
tous ces métis anonymes, ni Blancs, ni Noirs, victimes de ségrégations raciales.
De tels actes ne doivent plus jamais être tolérés car ils font injure à l'intelligence et
aux valeurs essentielles de l'humanité.
L’humanité qui oublie prend le risque de se perdre. Cette terrible leçon de l’histoire,
nous devons la maintenir vivante dans nos esprits.
Mesdames, Messieurs,
Il faut assumer l’exigence de vérité, c’est une oeuvre commune. Si l’on ne peut
changer le passé, il est toujours possible de le débarrasser des fantômes qui le hantent.
C’est la condition pour construire un avenir apaisé.
Convenir ensemble de ce qui constitue les réalités même difficiles d’un passé défiguré,
c’est recréer un langage de la raison d’abord et finir par réinventer celui du respect et du
coeur.

La réconciliation est toujours douloureuse mais c'est le chemin incontournable pour
retrouver la paix et l'harmonie; il faut de la volonté, de la lucidité, de l'humilité, il faut
de l'amour pour oser la réconciliation. Mais il faut aussi plus que cela. Il faut assumer
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l'exigence de vérité. C'est une oeuvre commune.
Pardonner comme a dit l’évêque Desmond Tutu « ne signifie pas approuver ce qui a
été fait. Cela signifie prendre au sérieux ce qui a été fait et ne pas le minimiser, retirer
ce dard planté dans nos mémoires qui continue à déverser son venin dans nos
existences».
Le flambeau du souvenir est entre nos mains. Cette flamme puissante est la
lumière que l’on offre aujourd’hui aux témoins, aux amputés de la vie, aux
rescapés de la transmission. Il est du devoir de chacun d’entre nous de la transmettre
aux jeunes générations afin de contribuer à la construction d’une alliance universelle
contre toute forme de rejet de l’autre.
Nous devons nous lever contre ceux qui portent la haine et l'intolérance, confisquant
nos libertés.
Conclusion :
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,
Nous sommes fiers d’appartenir à un monde sans frontières.
En tant qu’humaniste, en tant qu’universaliste nous devons continuer le
combat pour une éthique universelle, fondée sur l’exigence sacrée de la protection de
tout être humain. Nous devons rester vigilant et nous mobiliser pour défendre une
société respectueuse de l’homme et de ses

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différentes identités ; une société qui refuse les discriminations et qui affirme que
l’homme porte en lui, non pas une identité figée mais que son réel existe dans plusieurs
spécificités et signes personnels qui façonnent son destin et son être.
Plus que jamais il est temps de se convaincre que ce qui porte la richesse et
l’espoir de cette terre pour l’humanité, c’est précisément sa diversité et sa nature
plurielle.
A nous, de réconforter les identités craintives, d’atténuer les haines et les
détestations, de renforcer la croyance en l’unité de l’aventure humaine.
Car au-delà des différences, nous sommes tous traversés par une aspiration
fondamentale à savoir le rêve de justice, de bonheur et d’égalité.
Paraphrasant Monseigneur Desmond Tutu sur l’idéologie de l’Ubuntu, je conclurai sur
ses mots : « Mon humanité est liée à la tienne. J’ai besoin de toi pour être moi. J’ai
besoin que tu sois toi…Nous ne pouvons être libre que tous ensemble ».